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Philosophe discret installé au Puy-en-Velay – au travers de l'étude de penseurs comme Ellul, Illich ou Reclus – il questionne la balance bénéfice-risque des "progrès techniques" sur nos vies.
Lecteur passionné de Simone Weil, Jean‑Marc Ghitti met en dialogue écologie, technique, territoires, récits et spiritualité. À travers ses livres, ses podcasts et son association "Présence philosophique au Puy", il interroge ce que nos sociétés valorisent et ce qu'elles laissent de côté. Portrait d'un penseur qui invite à prendre du recul sur nos vies.
Jean-Marc Ghitti : où le découvrir ?
Association "Présence philosophique au Puy"
Podcasts sur RCF Haute-Loire
On ne s'attend pas forcément à entendre parler de technocritique sur une radio catholique locale.
Pourtant, au fil de son podcast "Ecophilo" diffusé sur RCF Haute-Loire, Jean‑Marc Ghitti reçoit depuis 2020 des philosophes, des géographes, des écrivains ou des militants pour discuter des limites du progrès technique.
Derrière cette voix posée se dessine un philosophe installé au Puy-en-Velay qui a fait le choix de travailler loin des grandes écoles de pouvoir, en misant sur l'éducation populaire, les médias et les rencontres pour faire circuler des idées exigeantes.
Le tout, selon sa définition de la philosophie, laquelle est tout simplement :
« Exercer librement sa faculté de penser. »
Né en 1960 à Saint-Étienne, Jean‑Marc Ghitti est un philosophe, romancier et poète français. Agrégé et docteur en philosophie, il a étudié à la Sorbonne et à l'université de Nice-Sophia-Antipolis, puis enseigné la philosophie notamment en Haute-Loire et en écoles d'architecture.
Aménagement du territoire, « une certaine conception économique et politique du développement »
« Pour qu'on prenne soin de nos milieux de vie, il faut qu'ils aient une valeur. Et souvent, ce qui donne la valeur à nos pays, à nos lieux de vie, c'est la littérature. »
Sa réflexion philosophique commence par une question simple : les lieux. Sa thèse portait sur « la question des lieux », en particulier ces « hauts lieux » qui nous parlent, nous inspirent. Après avoir enseigné, il continue d'écrire et passe naturellement des lieux aux problématiques d'écologie, des milieux de vie abîmés puis de l'aménagement du territoire : « pourquoi on les aménage de cette manière ».
« La Terre est devenue une planète géopolitique que se disputent les États en quête de puissance économique ou politique, au mépris du mode de vie des habitants. »
Remontant à la période de la "modernisation de la France" après-guerre, il observe comment certains territoires ont été traités comme des « pôles répulsifs » qu'il fallait « désenclaver ». Il développe cette critique dans son dernier ouvrage "La terre confisquée : critique de l’aménagement du territoire" (éditions la Lenteur, 2025), qui fera l'objet d'un prochain article.
Simone Weil comme source inépuisable d’inspiration
« Je n'ai jamais réussi à travailler sur la commande d'un éditeur ni sur l'attente d'un public. Il faut absolument que je suive mes propres pensées. Et que j'essaye d'y voir clair en moi-même et de comprendre ce que je pense. Je dis ce que j'ai à dire. Et c'est après, dans un deuxième temps, que je vois quel éditeur pour quel public. J'ai besoin d'alterner des livres de philosophie et puis des livres plus engagés, peut-être, pour des militants. »
Au cœur de ses références : Simone Weil, philosophe dont il fait une lecture très approfondie. « Elle a été très sensible à la question de l'inscription de l'humain dans un ordre naturel », souligne-t-il. Ces valeurs morales et spirituelles traversent toute sa réflexion, de l'écologie à la critique des sociétés modernes.
Simone Weil résonne d’autant plus ici qu’elle a effectué sa première année comme enseignante au lycée du Puy qui porte aujourd'hui son nom, avant de s’engager comme syndicaliste et militante en Haute‑Loire dans les années 1930. Déjà présente dans deux de ses précédents livres, elle sera une nouvelle fois le point central de son prochain livre qui approfondira sa relation au judaïsme, « parce qu'elle est complexe et ne va pas de soi ».
La technocritique à la radio
« Il faut interroger ce que la technique peut nous apporter de bon et, à partir de quel moment, de quel seuil, elle nous crée autant, si ce n'est plus, d'inconvénients que d'avantages. »
Sur RCF Haute-Loire, son podcast "Ecophilo" est un laboratoire de pensée. Il y creuse la « technocritique » à travers notamment Jacques Ellul, Ivan Illich, Élisée Reclus – ces penseurs qui interrogent les conséquences du progrès technique sur nos vies quotidiennes.
L’éducation populaire pour raviver l’esprit critique
« La culture, elle est admise comme divertissement et consommation culturelle, mais elle n'est pas admise comme créatrice de vraies valeurs dont on devrait tenir compte quand on organise les politiques. »
En 2005, il crée "Présence philosophique au Puy", une association pour faire de la philosophie une affaire de tous afin de raviver l'esprit critique. Conférences, discussions en petits groupes : l'éducation populaire plutôt que les grandes écoles de pouvoir.
La poésie comme contre-pouvoir
« Cette question de la valeur est très importante parce qu'aujourd'hui, on vit dans des sociétés où la seule valeur reconnue socialement, c'est la valeur financière, c'est la valeur de l'argent. »
Sur RCF Haute-Loire, Jean-Marc Ghitti anime aussi "Près des poètes", une autre émission mensuelle où il donne la parole aux éditeurs et auteurs de poésie. Pour lui, la poésie est un contre-pouvoir face à la logique financière unique : en écrivant sur les pays, les paysages, les milieux de vie, elle leur donne une valeur qui dépasse le seul prix de marché.
Ses combats entre prise de recul et développement de la pensée critique
« Le fonctionnalisme suppose une diminution de la pensée critique et une domination de la pensée organisationnelle. »
Redonner de la pensée critique face au « fonctionnalisme », cette vision où l'on traite la société comme une machine qui doit "bien fonctionner" à tout prix ; rappeler que la culture crée des valeurs dont les politiques devraient tenir compte ; et défendre une écologie rigoureuse, informée par les sciences et la philosophie, loin des caricatures politiques, industrielles ou médiatiques qui réduisent ces questions à des effets de communication.
Le mot de la fin, par Jean-Marc Ghitti
« L'approche critique de la technique n'est pas propre ni aux penseurs de droite, ni aux penseurs de gauche, ni à un courant de la philosophie plutôt qu'à un autre. Et ça apparaît dans des courants divers. Mais ce n'est pas dans les intérêts, on va dire, du capital. »
« Quand on entend dire aujourd'hui, au niveau notamment du personnel politique, que telle ou telle mobilisation d'écologie, c'est le fait d'une petite minorité d'extrémistes et d'irréductibles, ça n'est pas du tout respectueux, ni de la vérité, ni de l'histoire de notre pays, ni de ceux qui ne sont pas d'accord avec soi. Dans une démocratie, il s'agit de débattre et de respecter le point de vue des autres. Et cette manière de discréditer l'adversaire en lui prêtant des intentions qui ne sont pas les siennes, ne sont pas à l'honneur des responsables politiques qui la pratiquent. »
« Je pense que nous n'avons pas besoin de révolution, mais plutôt d'une évolution culturelle qui pourrait entraîner une évolution sociétale. Il est vraiment urgent de donner aux gens d'autres sources d'informations avec d'autres médias et de leur donner accès à d'autres manières de voir le réel et surtout, à d'autres valeurs. »
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