Brives-Charensac : les collégiens en route vers les Estables
Il a vu disparaître les fermes, arriver Internet et changer la vie de son village des Hautes-Terres aux plateaux nettement entaillés par des vallées profondes. Agriculteur, élu depuis 1971 puis maire depuis 1995, il raconte un demi-siècle d’évolution dans cette petite commune de 50 habitants.
La Chapelle-Bertin
La commune rurale à habitat très dispersé, la Chapelle-Bertin (près d'Allègre) s’étend sur onze kilomètres carrés pour une densité d’environ 4,4 habitants au km². Elle est la commune la moins dense de l’agglomération du Puy et la deuxième la moins peuplée.
Dans la petite mairie de la Chapelle-Bertin, installée dans l’ancienne école du village, Paul Maury se souvient encore du temps où il venait la veille allumer le poêle à mazout pour réchauffer la pièce.
À l'époque, les toilettes se trouvaient dehors et, pour téléphoner, jusqu'en 1995 il fallait sortir rejoindre la cabine du village.
En 2018, le bâtiment a été entièrement rénové. Les conditions de travail n’ont plus rien à voir avec celles des débuts.
Né au Puy mais – en dehors de la période militaire – ayant vécu toute sa vie à la Chapelle-Bertin, il en connaît chaque virage, chaque toit, chaque date de naissance ou presque. Entre 680 et 1 100 mètres d’altitude, cette commune d’une cinquantaine d’habitants est à la fois son paysage, son histoire familiale – au moins trois générations – et son mandat, qu’il exerce depuis trente ans, après être entré au conseil municipal à l’âge de 27 ans.
À plus de 80 ans, il se représente encore, presque avec modestie : « ça ne me déplaît pas », glisse-t-il, comme si s’investir allait de soi, comme si l’exemple de son père, secrétaire de mairie pendant cinquante ans, continuait de l’obliger en douceur.
Un village qui se maintient
Avant d’être maire, il a été agriculteur, de ceux qui « faisaient un peu de tout » : viande, blé, lait, beurre, fromage, marchés, avec en plus les travaux forestiers pour les scieries. L’exploitation, qu’ils étaient deux à faire tourner, n’existe plus ; ses deux garçons et sa fille n’ont pas voulu reprendre, et ce sont désormais des agriculteurs des communes voisines qui exploitent les terres.
« On n’a pas tellement de jeunes », constate-t-il sans amertume, juste lucide, rappelant qu’il n’y a plus d’enfants scolarisés depuis deux ou trois ans, plus de jeunes enfants du tout.
Dans son hameau, ils ne sont plus que trois natifs ; les autres viennent « du sud, du Gard, de Valence, de la région lyonnaise », et même de Guadeloupe, souvent arrivés là grâce à une annonce sur Leboncoin, pense-t-il. La plupart sont des retraités, séduits par le calme et les paysages boisés – près de 70 % de la surface de la commune – et par les circuits de randonnée où passent régulièrement des marcheurs.
La communication entre les anciens et les nouveaux habitants est « facile », dit-il tout naturellement. L'association du village qui compte une dizaine de bénévoles – soit tout de même un cinquième des habitants – et existe depuis une trentaine d'années, anime la vie du village avec vide-greniers, repas, marches... « c'est très bien géré » tient-il à souligner.
Un changement profond
Le village n’a ni restaurant, ni commerce. Les courses se font à Saint-Paulien, à une vingtaine de minutes de route. Les transports en commun n’existent pas.
« Ça a changé vite, trop vite », résume le maire, pesant le « bien » et le « moins bien » : les maisons qui se transmettent mais les enfants qui manquent, la voiture devenue indispensable, la vie qui se concentre ailleurs.
« Heureusement, tempère-t-il, la solidarité est encore là quand on ne peut pas ou plus se déplacer » et un pôle santé se trouve à seulement sept kilomètres, à Allègre.
La plupart des terres ont été boisées au siècle dernier, à grand renfort de subventions, pour exploiter le bois. « C'est un gâchis de terres, c'étaient des terres cultivables » se désole-t-il, rendant difficile une installation de jeunes en agriculture.
Lui se souvient d’un autre temps, où l’on « s’enfermait du 15 novembre à fin mars » à cause de la neige, où un commerçant passait tous les jours. Enfant, il faisait 2,5 km à pied pour aller à l’école, matin et après-midi, « par tous les temps », mangeant à la maison entre les deux.
« C’était la normalité, y’avait pas de soucis, c’était le bon temps. On était plus heureux. »
Aujourd’hui, il estime que « la mentalité n’est plus la même », que « ça ne va pas tellement dans le bon sens », que « le train de vie actuel ne peut pas durer ». Mais il ne verse pas dans le catastrophisme : « malgré tout, tout va bien, du mieux qu’on peut, y’a encore beaucoup de choses à faire ».
Des projets très concrets
Dans la bouche de cet homme qui affirme « je ne me plains pas », la phrase n’a rien d’une formule. Il égrène les projets menés comme on feuillette un album : les huit hameaux « embellis » avec un terrain de boules, une fontaine réparée, le four restauré, le presbytère réhabilité, un appartement et une salle polyvalente créés également de l'ancienne école et des kilomètres de voirie refaits. « On essaie que tout le monde soit content. Il faut discuter et ça se passe. »
La rénovation de la mairie fait partie des réalisations qui lui tiennent particulièrement à cœur. L’ancienne école du village, où il était lui-même élève, a été transformée et modernisée avant la période du Covid, ce qui a profondément amélioré les conditions de travail de la mairie.
Autre chantier marquant : la mise en place du réseau d’eau communal en 2008-2009. Jusqu’alors, l’eau était gérée par plusieurs petites associations locales, gratuitement mais sans analyses sanitaires régulières. Le passage à un réseau communal – avec 14 kilomètres de canalisations, un château d’eau, une station de pompage et une station d’épuration – a représenté un investissement de près de 800 000 euros.
Entre tradition et modernité
Dans cette commune d’altitude, le temps avance pourtant lui aussi. Paul Maury communique désormais par WhatsApp et email, et la fibre doit arriver dans le village en 2026.
Pour le prochain mandat, le maire évoque déjà les travaux à venir : poursuivre la restauration de l’église inscrite au patrimoine et trouver les financements nécessaires pour refaire une toiture devenue fragile. Il est également fier d'avoir réussi à obtenir la parité pour sa nouvelle liste : « quatre hommes et trois dames ».
Tout cela, il le dit d’une voix calme, précise, sans chercher ses mots. Il enchaîne dates et détails avec une aisance désarmante, comme si les décennies s’alignaient nettement dans sa tête.
La secrétaire de mairie, qui travaille pour quatre communes, confirme en souriant : « il connaît tout ». Elle évoque sa « très grande mémoire », sa « très grande connaissance de la commune » et son côté « très humain », « les pieds sur terre ».
Entre eux, la confiance est telle que chacun sait où s’arrête son rôle : « la secrétaire ne doit pas empiéter sur le maire et vice versa ».
Dans cette mairie, le maire – difficilement dissociable de l'homme que la modestie retient – regarde évoluer son village avec la même tranquillité.
« Faut bien avancer avec son temps. »
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