Rémi va souffler ses 36 printemps, comme on dit. Des printemps secoués par les tempêtes, le froid et la faim. Une existence formée d’automnes et d’hivers, de solitude et d’alcool, de drogues et de violence.
Rémi est l’une de ces personnes que les « debout » croisent à l’entrée des magasins, posé sur le bitume d’Aldi, de Lidl ou d’Action. Lui est assis, les mains posées sur le béton parsemé de reliques de chewing-gum et de pisses canines, pendant que les « debout » l’enjambent du regard, faisant semblant de ne pas le voir.
Rémi vit par terre, mis à terre par son passé et sa vie. Mais c’est debout qu’il confie sa propre histoire, au nom de lui et de tous ces gens qui vivent au jour le jour. Comme ils peuvent.
Zoomdici : « Qui es-tu ? »
Rémi : « J’ai 36 ans et je suis quelqu’un qu’on qualifie de sans domicile fixe. Je n’ai pas de logement à moi mais un ami m’héberge pour l’instant, à Brives-Charensac. C’est un ancien SDF et il aime bien aider les gens comme moi. Je suis un ancien cuisinier de formation et j’ai travaillé dans maints restaurants, parfois même étoilés. Mon dernier emploi a été au camping de Brives, mais je n’y suis resté que deux mois seulement. »
Zoomdici : « Que t’est-il arrivé ? »
Rémi : « Ça fait un an et demi que je galère. Depuis ce temps, je suis tombé dans l’alcool et la drogue, notamment la cocaïne. Et c’est une descente aux enfers où j’ai glissé lamentablement. Je suis devenu ce que je suis aujourd’hui. »
Zoomdici : « Comment se compose la journée d’un SDF ? »
Rémi : « Le matin, tu te lèves et tu ne sais pas si tu vas pouvoir te laver, où tu vas dormir et quand tu vas manger. Tu ne sais rien, en fait. Et puis, il y a les drogues et l’alcool qui fait partie de ton quotidien. Tu as zéro sou dans tes poches. Tout dépend ce que les gens vont te donner quand tu fais la manche et combien de temps tu vas rester à mendier. »
« Dans une journée, tu arrives à te faire 10 €. Dans les jours énormes, tu peux atteindre 30 €. Avec ça, ça te paie la gamelle. L’alcool aussi. Car il ne faut pas se mentir, beaucoup de SDF picolent. Mais si on picole ou se drogue, c’est beaucoup pour oublier le passé merdique. »
Zoomdici : « Peux-tu me parler des drogues que tu consommes ? »
Rémi : « Avant, je prenais du crack. Mais ça te détruit profondément. Je prends encore de la cocaïne parfois, quand je le peux. Je consomme de l’alcool tous les jours. Le problème des drogues, c’est que ça coûte cher. Il te faut 50 € pour avoir un gramme entier. Entre manger ou se droguer, beaucoup de SDF sont tiraillés, car quand on est tombés dedans, il est très dur de s’en sortir. »
« Si j’arrive à avoir 50 € en mendiant, je réserve parfois une chambre dans un hôtel. Cela me permet de me doucher et de nettoyer mes vêtements. Quand je suis à la rue, il m'arrive de ne pas me laver pendant 15 jours. »
Zoomdici : « As-tu conscience que certaines personnes n’aiment pas les SDF et qu’ils agissent de façon agressive envers veux ? »
Rémi : « Je comprends leur réaction. Il est normal d’avoir peur d’un mec qui gueule, totalement ivre à l’attitude exubérante. Moi, quand je fais la manche, j’évite justement d’être ivre. J’ai une bouteille d’eau avec moi et c’est tout. Après, certains SDF cherchent la merde en parlant mal aux gens. Ils restent insistants pour leur demander des sous, des cigarettes ou autres. Je trouve que c’est vraiment pas cool d’agir comme ça. »
Zoomdici : « Pourquoi les SDF ont souvent des chiens avec eux ? »
Rémi : « Pour leur protection, surtout. Et en particulier la nuit. Quand tu ne sais pas où tu vas dormir, avoir un chien à tes côtés est souvent une bonne chose. Si la drogue, l’alcool et la faim sont le quotidien des SDF, la violence aussi. »
Zoomdici : « Peux-tu m’en dire plus au sujet de la violence ? »
Rémi : « C’est un tout. L’alcool et la drogue aidant, la violence est une conséquence de tout ça. Dans les villes plus importantes, il y a souvent une rivalité sur les spots de mendicité ou pour dormir. »
« La règle, c’est premier arrivé, premier servi. Mais parfois, ça se finit à grands coups de pied et de poing. »
Zoomdici : « Est-ce que, selon toi, un passé violent conditionne l’avenir de quelqu’un ? »
Rémi : « Je le pense, oui. Moi, j’ai subi des choses dont je ne veux pas parler. Je peux juste dire que je connais pas ma maman et que c’est mon père qui m’a élevé. Je pense que, très souvent, les gens qui ont eu une enfance malheureuse ont un présent adulte compliqué. La petite enfance joue pour la vie future. »
« Quoi que tu fasses, le passé te rattrape toujours à un moment donné. »
Zoomdici : « Que voudrais-tu dire aux gens qui dénigrent les SDF ? »
Rémi : « Déjà, je remercie tous ceux qui nous donnent, qui nous offrent leur aide, quelle qu’elle soit. Ils nous permettent de vivre un jour de plus à chaque fois. Pour les autres, je demande juste un bonjour, juste un brin d’humanité. On est tous des êtres humains. On est tous pareils. Et qui que ce soit peut se retrouver dans ma situation à tout moment. »
« Un sourire, ça ne coûte rien. Et quand on nous dit bonjour, on nous considère. Et ça, ça n’a pas de prix. »